Un cinéma fabriqué hors des studios

Kenneth Anger naît en Californie en 1927 et réalise très jeune des films en marge de l'industrie hollywoodienne qui l'entoure. Fireworks, tourné en 1947, met en scène désir homosexuel, violence et fantasme dans un espace nocturne. Le film attire la censure, mais aussi l'attention des réseaux d'avant-garde. Sa brièveté et son économie prouvent qu'une œuvre intensément construite peut exister sans récit de long métrage ni production de studio.

Anger travaille par images condensées. Un uniforme, une chaîne, une flamme ou un geste reçoivent une valeur qui dépasse leur fonction dans la scène. Le montage rapproche des éléments sans les expliquer et produit des associations comparables à celles du rêve, de la publicité ou du rituel. Le spectateur reconnaît les signes avant d'en connaître le système.

Le Magick Lantern Cycle

Anger regroupe une grande partie de ses films sous le titre Magick Lantern Cycle. L'orthographe magick renvoie à Aleister Crowley, qui emploie le k final pour distinguer sa pratique de la magie de spectacle. Le mot lantern relie cette ambition rituelle à l'histoire de la projection et à ses fantômes lumineux.

Le cycle comprend notamment Fireworks, Puce Moment, Rabbit's Moon, Eaux d'artifice, Inauguration of the Pleasure Dome, Scorpio Rising, Kustom Kar Kommandos, Invocation of My Demon Brother et Lucifer Rising. Les dates et versions peuvent varier, car Anger remonte, raccourcit ou sonorise certains films après leur première réalisation. L'œuvre demeure mobile jusque dans sa filmographie.

Scorpio Rising et la musique enregistrée

Scorpio Rising, achevé en 1963, suit des motards qui préparent leurs machines et leurs vêtements avant une réunion. Le film mêle cuir, chrome, iconographie chrétienne, nazisme, bandes dessinées et culte des vedettes. Il ne fournit pas de commentaire explicatif; les raccords font se contaminer les signes.

La bande sonore utilise des chansons populaires contemporaines. Les paroles commentent parfois l'image, la contredisent ou lui donnent une ironie brutale. Cette utilisation continue de morceaux préexistants annonce une part importante du langage du clip. Anger montre que la musique peut organiser un film entier et imposer une mémoire émotionnelle à des plans silencieux.

Crowley, cérémonies et symboles

L'intérêt d'Anger pour Crowley et Thelema est déclaré, durable et visible dans plusieurs œuvres. Inauguration of the Pleasure Dome réunit des personnages costumés comme des figures mythiques ou occultes. Lucifer Rising associe paysages, temples, divinités et gestes cérémoniels dans une construction cosmique.

Ces films ne documentent pas une cérémonie existante de manière ethnographique. Ils fabriquent leurs propres rites pour la caméra. Couleur, surimpression, costume et montage donnent aux acteurs la densité d'icônes. Le symbole fonctionne par accumulation, parfois au prix d'une compréhension précise de ses sources. L'expérience visuelle précède l'exégèse.

Hollywood, rumeur et autoportrait

Anger publie aussi Hollywood Babylon, recueil de scandales, de morts et de rumeurs concernant les célébrités. De nombreuses affirmations sont contestées ou fausses, mais le livre a profondément influencé l'imaginaire d'un Hollywood construit sur ses propres cadavres. L'auteur participe activement à la fabrication de sa légende, y compris par des récits contradictoires sur son enfance et ses films perdus.

Cette pratique de l'automythologie invite à ne pas utiliser ses déclarations comme preuves sans vérification. Elle éclaire cependant ses films. Anger comprend que l'industrie produit des croyances à partir de visages, de costumes et d'histoires répétées. Son occultisme et sa critique de Hollywood emploient des méthodes voisines: charger une image jusqu'à ce qu'elle agisse comme un talisman.

Une influence visible dans le montage contemporain

Les films d'Anger ont influencé cinéastes, musiciens, vidéastes et créateurs de mode. Leur brièveté, leurs bandes sonores populaires et leurs motifs fortement stylisés circulent facilement sous forme d'extraits. Cette postérité peut toutefois réduire l'œuvre à une collection de surfaces provocantes.

Revoir les films entiers restitue leurs durées, leurs attentes et leurs reprises. Le rite cinématographique dépend du retour d'un geste autant que de l'éclat d'une image. Anger a fait de la projection un lieu où désir, croyance et culture de masse cessent d'être séparés. Sa lanterne magique éclaire moins un monde secret qu'elle ne révèle la puissance cultuelle déjà présente dans les images publiques.

Restaurer des versions concurrentes

Plusieurs films d'Anger existent dans des durées, montages ou bandes sonores différents. Une restauration doit décider quel état reproduire et comment documenter les autres. La date affichée peut correspondre au premier tournage, à une première projection ou à une version révisée. Ces distinctions importent dans une œuvre où le remontage fait partie de la pratique.

La conservation rencontre aussi les droits musicaux, la dégradation des couleurs et les copies distribuées dans des circuits peu institutionnels. Retrouver un film ne consiste pas seulement à nettoyer une pellicule. Il faut reconstituer son histoire de projection et accepter qu'aucune version ne résume toujours toutes les intentions successives. Le cycle demeure vivant parce qu'il a changé, mais ces changements doivent rester attribuables.

Une œuvre collective sous un nom très contrôlé

Les films mobilisent interprètes, musiciens, costumiers et proches dont Anger dirige fortement l'apparition. Bobby Beausoleil, Mick Jagger, Marianne Faithfull et d'autres figures célèbres ou marginales entrent dans le cycle avec leur propre légende. Leur présence ajoute des couches que le réalisateur utilise, parfois après des conflits publics.

Anger contrôle néanmoins la signature et raconte volontiers la production comme une extension de sa volonté. Les archives de tournage permettent de restituer les contributions sans transformer le film en création anonyme. Cette tension appartient à son esthétique: une cérémonie semble mobiliser plusieurs officiants, mais le montage désigne celui qui distribue les rôles et décide finalement quel visage deviendra symbole.

Références