Une peintre formée à Stockholm
Hilma af Klint naît en 1862 dans une famille liée à la marine suédoise. Elle étudie à l'Académie royale des beaux-arts de Stockholm, où elle reçoit une formation solide en dessin, portrait et paysage. Ses premières œuvres publiques restent figuratives et peuvent lui assurer des revenus. Cette carrière conventionnelle coexiste avec une recherche privée qui prendra des dimensions considérables.
La séparation entre les deux pratiques a longtemps faussé sa réception. Les paysages et les portraits montrent qu'af Klint maîtrise les attentes de son milieu. Les peintures abstraites résultent donc d'un choix et d'une méthode, non d'une incapacité à représenter. Leur vocabulaire se construit à partir de connaissances botaniques, scientifiques, religieuses et ésotériques progressivement combinées.
Les Cinq et les séances
À partir des années 1890, af Klint participe avec quatre autres femmes à un groupe appelé De Fem, Les Cinq. Elles se réunissent pour prier, lire des textes religieux, pratiquer l'écriture et le dessin automatiques, puis consigner les messages attribués à des guides spirituels. Les cahiers conservés montrent une activité suivie plutôt qu'une série de séances occasionnelles.
Ces pratiques appartiennent au contexte plus large du spiritisme et de la théosophie. Elles offrent aussi à des femmes un espace de recherche relativement autonome. Les dessins collectifs font apparaître des spirales, des diagrammes et des formes végétales. Une partie de ce vocabulaire passera dans les œuvres ultérieures d'af Klint, sans que l'on puisse réduire chaque peinture à la transcription littérale d'un message.
Les Peintures pour le Temple
En 1906, af Klint commence le cycle des Peintures pour le Temple, qui comptera cent quatre-vingt-treize œuvres réalisées jusqu'en 1915. Elle affirme travailler sous la direction d'entités supérieures. Les premières séries sont exécutées rapidement, parfois sur de très grands formats posés au sol. L'échelle engage tout le corps et rompt avec l'espace plus limité du dessin médiumnique.
Le cycle traverse plusieurs ensembles: Chaos primordial, Les Dix Plus Grands, Évolution, Le Cygne, La Colombe et les Retables. Les titres organisent un parcours qui va des polarités initiales vers une possible unité. Masculin et féminin, matière et esprit, jeunesse et vieillesse se répondent par la couleur, les lettres et les formes. Le temple imaginé devait permettre de parcourir physiquement cette progression.
Un alphabet sans dictionnaire unique
Les peintures emploient spirales, escargots, ovales, croix, fleurs et mots abrégés. Certaines associations de couleurs reviennent fréquemment, comme le bleu et le jaune pour des polarités sexuées. Pourtant, les significations changent selon les séries. Chercher un code parfaitement stable ferait disparaître la dimension expérimentale du travail.
Af Klint accompagne ses images de milliers de pages de notes. Elle classe, recopie, commente et élabore des schémas rétrospectifs. L'inspiration proclamée ne supprime donc ni l'analyse ni la révision. Ses archives montrent comment une artiste peut attribuer l'origine d'une œuvre à une puissance extérieure tout en consacrant des années à en organiser elle-même la forme et la mémoire.
Une visibilité différée
Af Klint expose de son vivant des œuvres figuratives mais garde largement séparé le cycle abstrait. Elle demande que certaines peintures ne soient pas montrées avant un délai après sa mort, estimant que le public n'est pas prêt à les comprendre. Elle meurt en 1944, laissant le fonds à sa famille. L'ensemble demeure longtemps hors des récits institutionnels de l'abstraction.
Sa présence dans l'exposition The Spiritual in Art à Los Angeles en 1986 marque une étape importante. Les expositions ultérieures, notamment celle du Guggenheim en 2018-2019, élargissent considérablement son public. Cette redécouverte modifie les chronologies habituelles, car plusieurs compositions non figuratives précèdent les expériences abstraites de Kandinsky, Kupka ou Mondrian souvent citées comme fondatrices.
Éviter le concours de la première abstraction
Présenter af Klint uniquement comme la première artiste abstraite crée une victoire commode mais appauvrit son œuvre. La chronologie compte, toutefois elle n'explique ni la fonction spirituelle des tableaux ni leur organisation en cycle. Elle risque également d'imposer après coup une catégorie qu'af Klint ne poursuivait pas pour elle-même.
Son apport devient plus net lorsque l'on examine sa méthode: produire à grande échelle, articuler séries et cahiers, inventer un lieu d'exposition, puis organiser la transmission future. Les Peintures pour le Temple constituent un environnement mental et architectural. Leur histoire associe création, croyance, secret, archivage et réception différée avec une cohérence rarement atteinte.
Les cahiers comme chantier parallèle
Af Klint ne laisse pas les tableaux parler seuls. Ses carnets consignent mots reçus, diagrammes, alphabets, inventaires et tentatives d'interprétation. Ils montrent qu'elle cherche elle-même à comprendre un ensemble dont elle dit pourtant ne pas être l'unique origine. La réception contemporaine doit donc éviter de choisir entre inspiration médiumnique et intelligence organisatrice: les archives attestent leur coexistence.
Les cahiers offrent aussi une chronologie que les tableaux ne rendent pas toujours visible. Un symbole peut apparaître sous une forme hésitante, être repris dans une grande composition, puis recevoir une explication plusieurs années plus tard. Cette distance empêche d'utiliser la note la plus tardive comme sens définitif de l'image ancienne. L'œuvre se commente elle-même, mais ce commentaire évolue et peut contredire les états précédents.
Théosophie, anthroposophie et lectures successives
Af Klint lit des auteurs théosophiques et rencontre Rudolf Steiner en 1908. L'anthroposophie prend ensuite une place croissante dans ses recherches. Ces influences ne forment pas un bloc stable. Les concepts changent de sens lorsqu'ils passent d'une doctrine à ses cahiers, puis de ses cahiers aux séries peintes.
La rencontre avec Steiner a parfois été racontée comme une approbation ou un rejet décisif de l'œuvre. Les sources invitent à une lecture plus nuancée. Af Klint poursuit, interrompt et réorganise son travail selon plusieurs facteurs. La réponse d'une autorité spirituelle compte dans sa trajectoire, sans expliquer seule les pauses, les nouvelles séries ni la décision de réserver les tableaux à un public futur.
